S'épanouir dans les jeux vidéo collectifs et compétitifs - Part 3

par PoneySGuito, 15 Janvier 2020

Voici la troisième partie d'un article écrit par PoneySGuito autour de l'état d'esprit à adopter (ou pas) par les joueurs de jeux vidéo collectifs et compétitifs : Dota bien sûr, mais pas que.

Sommaire 

Rendez-vous ici pour lire l'introduction et la seconde partie si vous les avez ratées, et voici le coeur de cette série : une partie pleine de contenu qui porte le nom énigmatique de "Chant des Sirènes". Bonne lecture !

Temps de lecture approximatif : 18 minutes.




Le Chant des Sirènes


En l'absence d'encadrement, nombre d’attitudes conduisant au naufrage de l'accomplissement personnel des joueurs se sont banalisées dans les jeux vidéo collectifs et compétitifs. Trois d'entre elles, jugées parmi les plus répandues et préjudiciables, seront abordées dans cette section. Pour commencer il sera traité du rejet de responsabilité personnelle face à la défaite, puis du développement d'une fierté excessive, et enfin de la sous-estimation de la dimension humaine et collective inhérente à ces activités.


S'épanouir dans les jeux vidéos compétitifs - Part 3Credits to WallHere


Le rejet de responsabilité personnelle face à la défaite


L'attitude qui semble la plus répandue et la plus détrimentale à la progression est le rejet de responsabilité personnelle face à la défaite. D'une part, tous les joueurs souffrent de performances irrégulières, et d'autre part l'appréhension des erreurs est relative à la compréhension du jeu de chacun. Ainsi, il est souvent tentant dans la défaite de trouver un bouc émissaire, que ce soit à tort ou à raison. Or, ce mécanisme de défense narcissique va clairement à l’encontre de la faculté d'un joueur à s’auto-évaluer et à établir un examen personnel de ses performances. C'est donc une entrave à sa capacité à se self-coacher.

En plus de l'étude mentionnée plus tôt dans l'article, la docteure en management Trish Bradbury a interrogé 45 athlètes olympiques sous forme de questionnaires [01aBra]. Il leur a notamment été demandé en question ouverte quelles stratégies pouvaient accroître l'efficacité du self-coaching. Il n'est pas anodin de constater que la principale stratégie suggérée par pas moins de 96% des athlètes était d'apprendre de ses erreurs.

Être honnête avec soi-même est un premier pas crucial à quiconque aspire à s'élever dans un domaine compétitif. C'est la thèse soutenue par le psychologue du sport Jim Loehr [95Loe]. Cet entraineur de renommée mondiale est intervenu auprès dun vaste public allant du médaillé d'Or olympique Dan Jansen jusqu’aux unités de contre-terrorisme et de libération d’otage du FBI. L'auteur considère qu'avant que le moindre changement positif puisse arriver en nous, il est nécessaire de bien nous regarder en face, et que, si ce que l'on voit ne nous satisfait pas, il faut alors prendre l'entière responsabilité de le changer [95Loe] (cf. p. 36). Le psychologue insiste sur le fait qu'être honnête avec soi-même est la clé de la réussite dans un univers compétitif [95Loe] (cf. p. 37). Ceci demande d'avoir la détermination nécessaire pour faire tomber ses propres défenses et être ainsi capable de se regarder dans le blanc des yeux, sans sourciller [95Loe] (cf. p. 37).

Comme le souligne les propos de Jim Loehr [95Loe], apprendre de ses erreurs nécessite en réalité toute notre attention et toute notre énergie. Il est donc vivement recommandé à quiconque désire s'améliorer de faire preuve de stoïcisme: pourquoi ne pas concentrer tous nos efforts sur ce qui dépend réellement de nous ? Ce n'est pas le fait que nos coéquipiers fassent des erreurs qui provoque de la frustration en nous, c'est le fait de concentrer notre énergie vers eux, et pas vers nous-mêmes [Epi]. Un bon moyen de permettre au joueur d’éviter de tomber dans le piège du rejet des responsabilités est d’avoir recours aux questions rhétoriques. Après une défaite, et quand bien même nous semblons avoir mieux performé que la moyenne, n’aurions-nous pas été capable de faire mieux ? Ceci n’aurait-il pas augmenté nos chances de victoire ? Rejeter le blâme sur nos coéquipiers nous permet-il vraiment d’évacuer notre frustration, ou n'en est-ce pas la cause ? Et surtout, le fait de blâmer un coéquipier pourra-t-il jamais nous apporter quoi que ce soit de positif ?

Pour mieux illustrer la mentalité qu’un joueur désireux de progresser devrait viser, en voici un exemple concret : lorsqu'un joueur qui a atteint une mentalité adaptée remarque une erreur d'un coéquipier, son premier réflexe n'est pas de se morfondre, mais de se demander s'il aurait pu faire quelque chose pour l'éviter. Dans le cas contraire, il passe à autre chose, puisqu'il n'a rien à en tirer. Il ne fait aucun doute que comparé à quelqu'un qui n'a pas réussi à dépasser la barrière que représente son égo, un tel joueur sera bien moins frustré puisque honnête avec lui-même, et progressera à un rythme bien plus soutenu.

Que les choses soient claires : un joueur qui ne souhaite pas se remettre en question ne peut pas prétendre à progresser.


Le développement d'une fierté excessive


Faire preuve d'orgueil ou d'une fierté excessive est fortement préjudiciable au développement personnel. Ce second point est étroitement lié au premier abordé, puisqu’il en est souvent la cause. La manifestation la plus évidente de ce fléau se trouve chez les nombreux joueurs qui considèrent mériter mieux que leur classement, en dépit du fait qu'ils n'arrivent pas à gagner plus d'une partie sur deux. Ce frein à la progression se manifeste également dans des formes plus subtiles. Par exemple, les joueurs se targuent fréquemment de la difficulté et complexité de DotA, et ils se permettent souvent de traiter les autres disciplines avec dédain sans même que leur niveau de maitrise soit particulièrement élevé. Ce phénomène est sans aucun doute amplifié par le fait que DotA soit un jeu principalement cérébral, dont les exigences d'un point de vue purement mécanique se situent d'ailleurs bien en dessous d'autres jeux vidéo compétitifs comme Starcraft ou Counter Stike. Pour citer un dernier exemple, il est fréquent de voir des joueurs présenter un esprit critique exacerbé face aux statistiques, mais croire en leur analyse personnelle du jeu avec une foi religieuse, et ceci en dépit du fait encore une fois qu'ils puissent arborer dans les faits un classement assez modeste. Or, ce genre d’attitude va à clairement à l’encontre de la faculté d’un joueur à s’auto-évaluer et à se remettre en question, et donc à se self-coacher. Ainsi, dans cette section il sera traité de cette inadéquation entre le niveau d'un joueur et son estime de soi, souvent causée par une fierté excessive, et en quoi elle est détrimentale au développement personnel.

Tout d'abord, il est important de noter que jusqu'à un certain degré, la fierté peut apporter la motivation et la persévérance nécessaires pour atteindre ses objectifs. C'est ce que démontre notamment une étude conduite par la psychologue Lisa A. Williams [08Wil].

Néanmoins, passé un certain point, un trop plein de fierté devient clairement préjudiciable. C'est la thèse soutenue par Steven Aicinena, professeur en kinésiologie et ex-directeur sportif de l'Université du Texas du Bassin Permien [11Aic]. Le chercheur affirme qu'avoir recours à la triche, ou bien présenter un comportement agressif et violent envers les autres sans ressentir de culpabilité sont de claires indications d'une fierté qui a mal tourné. Force est de constater que de tels comportements sont monnaie courante dans le domaine des jeux vidéo compétitifs. Steven Aicinena [11Aic] résumé alors parfaitement le problème qu'une fierté excessive pose en termes de progression personnelle : comment un athlète peut-il progresser s'il s'estime déjà au-dessus du lot ? Surestimer sa connaissance du jeu empêche d'être lucide quant à ses erreurs, et donne la fausse impression qu'il n'y aura pas d'effort à faire pour progresser. Ainsi, il est crucial pour pouvoir avancer de rester humble et ouvert d'esprit. Quand un joueur s'auto-satisfait du niveau de jeu qu’il a atteint, cela signifie qu'il a arrêté de progresser.

Pour mieux illustrer la mentalité qu’un joueur désireux de progresser devrait viser, en voici un exemple concret : lorsqu'un joueur qui a atteint une mentalité adaptée constate une décision d'un joueur professionnel avec laquelle il est en désaccord, son premier réflexe n'est pas de considérer que le professionnel s'est trompé. Au contraire, il essaye de comprendre le raisonnement suivi afin de trouver ce qui fait défaut à sa compréhension personnelle du jeu. Il est d’ailleurs rappelé à cette occasion que l'exécution et le résultat sont différents du processus de réflexion, et qu’une bonne décision peut ainsi conduire à de mauvais résultats. Il ne fait aucun doute que comparé à quelqu'un dont l'égo l'empêche de se remettre en question, un tel joueur sera bien moins frustré, car apte à reconnaitre ses erreurs, et progressera à un rythme bien plus soutenu.


Dota 2 FR - S'épanouir dans les jeux vidéos collectifs et compétitifs
Credits to François Chollet

Que les choses soient claires : étant donné les faibles exigences mécaniques de DotA comparées à celles stratégiques, ce qui limite le niveau d'un joueur est, outre son intelligence émotionnelle, sa compréhension théorique et pratique du jeu. DotA est un jeu en changement perpétuel, et l’apprentissage n’arrête donc jamais. De plus, c’est un jeu complexe, et il convient donc de se méfier de ce qui semble intuitif. Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. Et si la sagesse de Socrate était une des clés du développement personnel dans les jeux compétitifs ?


La sous-estimation de la dimension humaine et collective


En dernier lieu, la déconstruction de deux illusions préjudiciables sera entreprise ici : celle que le niveau de jeu d'un joueur se limite aux dimensions mécaniques et stratégiques, et celle que DotA n'est plus un jeu d'équipe dès lors qu'on se lance dans une partie avec 4 inconnus. Le terme employé de "solo queue" est à ce titre très trompeur, et il en est de même pour le "skill" qui est souvent traduit sans penser aux compétences humaines. Or, les compétences humaines représentent une très claire part du niveau individuel dans toutes les activités collectives et compétitives.

Cette section est la plus conséquente de cet article, et elle sera donc séparée en trois sous-sections. Dans un premier temps, la notion d'intelligence émotionnelle et son implication dans le sport sera brièvement discutée. Ensuite, les principaux résultats d'une étude conséquente et passionnante concernant les liens entre la cohésion et les performances d'une équipe seront résumés. Ces deux premières parties auront notamment pour objectif d’aider le lecteur à entrevoir toute l’importance de cette dimension humaine dans une activité compétitive et collective. Dans la dernière sous-section sera abordée la question des interactions sociales, qui sont particulièrement dégénérées dans les jeux vidéo collectifs et compétitifs. Cette partie finale sera des plus importantes, puisque c'est par le biais des interactions sociales que le joueur influence considérablement le cours d'une partie, consciemment ou non.


L'intelligence émotionnelle et le sport


La notion d'intelligence émotionnelle est relativement récente, puisque ce concept est attribué aux travaux des professeurs en psychologie Peter Salovey et John D. Mayer dans les années 90.

L'intelligence émotionnelle consiste à la capacité à percevoir et à comprendre ses propres émotions et celles des autres, et à réussir à les gérer et à les utiliser pour en tirer profit [97May]. La notion d'intelligence émotionnelle a été redéfinie par de nombreux auteurs, au risque de la rendre parfois confuse. Afin de pouvoir mieux la mesurer, le docteur en psychologie Mike Bagshaw a proposé d'associer l'intelligence émotionnelle à 5 compétences [00aBag] :

  • La capacité à gérer la frustration de faire des efforts dans le présent pour atteindre un objectif plus grand dans le futur
  • La capacité à prendre des décisions importantes et à vivre avec celles-ci
  • La ténacité face aux stress et aux déceptions
  • La capacité à faire preuve d'empathie et à développer rapidement des relations de confiance
  • La connaissance et la maitrise de soi, soit la capacité à avoir conscience de ses propres sentiments et à être honnête avec soi-même

Force est de constater qu’il existe un lien très clair entre ces compétences et celles requises pour le self-coaching. Les retombées de l’intelligence émotionnelle dans les activités compétitives, qu'elles soient collectives ou individuelles, dépassent cependant largement cette seule relation.

Depuis les années 2000, la notion d'intelligence émotionnelle a connu un intérêt grandissant dans le domaine du sport. L'enseignant-chercheur Sylvain Laborde et son équipe ont mené une revue de 33 études publiées sur ce sujet [15Lab]. Il est conclu de cette analyse critique que l'intelligence émotionnelle améliore les performances, le bien être, et les aptitudes psychologiques des athlètes. En effet, une importante corrélation a été établie entre l'intelligence émotionnelle des joueurs et les performances de leur équipe lors d’études se déroulant sur une ou plusieurs saisons au basketball [03Ziz], au hockey sur glace [06Per] ainsi qu'au cricket [09Cro]. De plus, pour ce qui est du bien-être, les études de la littérature revues par Laborde et al. [15Lab] suggèrent notamment que l'intelligence émotionnelle permet aux athlètes de mieux vivre des entrainements exigeants, d'avoir moins d'anxiété avant une compétition, et d’être sujet à plus d’émotions agréables dans la victoire comme dans la défaite. Enfin, pour ce qui est des aptitudes psychologiques, une étude conduite par Gobinder S. Gill [09Gil] démontre que les athlètes présentant une intelligence émotionnelle élevée ont plus souvent recours à diverses techniques en découlant. Par exemple, figurent dans cette catégorie l’imagerie mentale, qui consiste à vivre mentalement une situation, ou encore l’activation mentale et physique du corps par ce biais ou par celui du discours intérieur. Crombie et al. [09Cro], quant à eux, avancent que l'intelligence émotionnelle permet également aux athlètes de mieux rester concentré pendant un match, et de plus rapidement se remettre des défaites.

Or, il est enthousiasmant de noter qu'il est possible de développer son intelligence émotionnelle par des entraînements et des formations. Ceci a notamment été démontré par Campo et al. [16Cam] qui ont suivi et formé 67 joueurs de rugby tout au long d'une saison. Néanmoins, mettre en place un tel entrainement peut être particulièrement exigeant en termes des compétences requises pour le formateur [00aBag]. Ainsi, s'améliorer par soi-même sur ce domaine dans son ensemble représente un certain défi. Il ne sera donc pas traité ici des stratégies d'apprentissage, et le lecteur intéressé par le sujet pourra se référer à l’ouvrage de Cherniss et Adler [00Che] ou à celui de Bagshaw [00bBag].

Toutefois, il est avancé ici que le fait d'avoir pleinement conscience de l'importance de faire preuve d'intelligence émotionnelle dans les jeux vidéo permet de prendre le bon réflexe d’y avoir recours, de la stimuler, et de la développer. Des pistes de travail pratiques seront notamment proposées au lecteur dans la sous-section concernant les interactions sociales.


Le lien étroit entre cohésion et performance d'une équipe


Les travaux menés par le professeur Albert V. Carron [02Car] donnent un premier aperçu du poids que peut avoir la dimension humaine sur les résultats d’une équipe. Les auteurs ont mené une méta-analyse de la relation entre la cohésion et les performances d'une équipe en se basant sur des études portant sur un total de 9988 athlètes répartis dans 1044 équipes.

Avant tout, il est important de définir ce qui est entendu par la cohésion d'équipe. Carron et al. [02Car] ont dans leur étude distingué la cohésion dite sociale, basée sur le degré d’entente entre les membres d’un groupe, de la cohésion dite opératoire, basée sur l’attirance des membres pour le niveau et les objectifs qu'affiche le groupe. Les auteurs [02Car] ont établi que la cohésion d'une équipe influe de modérément à fortement sur ses performances en fonction des variables considérées. Il est très intéressant de noter plusieurs résultats de cette étude.

Tout d’abord, dans le domaine du sport l’impact du degré de cohésion sociale sur les performances est du même ordre que celui du degré de cohésion opératoire [02Car]. En d’autres mots, si les membres de votre équipe ne s'entendent pas mais désirent gagner, leur performance sera similaire à celle d'une équipe qui s'entend bien mais pour qui le résultat de la partie importe peu

Ensuite, l’impact de la cohésion sur les performances d’équipes artificielles formées d’inconnus interagissant sur des temps de l’ordre de la dizaine de minute est bien entendu moins important que pour de réelles équipes sportives de long-terme, mais reste néanmoins significatif [02Car]. En d'autres termes, la cohésion au sein de votre équipe lorsque vous vous lancez avec des inconnus pèsera sur le dénouement de la partie.

De plus, il est noté que l’influence de la cohésion sur la performance a été constatée comme étant du même ordre que l’influence de la performance sur la cohésion [02Car].

Pour continuer, il est très intéressant de noter que plus le niveau d’amateurisme, et plus l’impact de la cohésion sur les performances d'une équipe est important [02Car].

Enfin, bien que le niveau de cohésion que peut présenter des équipes féminines ou masculines soit similaire, son impact sur les performances sera plus important chez les femmes.

En outre, des travaux similaires mais qui ne se réduisent pas à la pratique sportive menés par Mullen et Copper [94Mul] indiquent que plus l'effectif est petit, et plus les effets de la cohésion du groupe sur ses performances se ressentent. Or des équipes de 5 joueurs sont définitivement parmi les plus petites dans le domaine du sport.

Pour conclure, il est intéressant de constater que les supporters qui attribuent fréquemment à la cohésion d'équipe la victoire d’outsiders ou la défaite de favoris le font probablement souvent à juste titre. En effet, un exemple frappant de comment des conflits internes peuvent conduire à de claires contre-performances est donnée par Carron et al. [02Car] à propos de l’équipe de Volley-Ball féminine des USA des JO de 1996. Il peut alors sembler surprenant que ces mêmes supporters, devenus joueurs, semblent accorder aussi peu d’importance à la cohésion au sein de leurs propres équipes. Ceci est d’autant plus regrettable que les travaux de Carron et al. [02Car] ont démontré que la cohésion est encore plus importante chez les amateurs.


La toute importance des interactions sociales


Dans les activités compétitives collectives, les interactions sociales ont un impact majeur et indéniable sur l'issue des parties. En effet, si celui qui n'en a pas conscience tirera vraisemblablement son équipe vers le bas, un leader intelligent augmentera le niveau d'engagement et les performances de ses coéquipiers, tout en s'imposant bien plus sur les choix stratégiques de son équipe.

Tout d’abord, il est crucial de se rendre compte que présenter un comportement antisocial tirera incontestablement son équipe vers le bas et diminuera considérablement ses chances de gagner. Pour y parvenir, il est intéressant de s’intéresser à la critique dite "destructive", omniprésente à DotA et dans le monde des jeux vidéo.

La critique destructive est définie par la professeure Jana Raver et son équipe [12Rav] comme une critique négative et inappropriée sur la forme comme sur le fond. Ses effets néfastes sur les performances de ceux qui la subissent ont été prouvés par de nombreuses études sociologiques. Nous mettrons l’accent ici sur deux des résultats des travaux du professeur en management Robert A. Baron [88Bar]. Tout d’abord, les victimes de critique destructive ont témoigné ressentir de la colère et du stress. De plus, elles ont indiqué qu'elles auraient tendance à ne plus chercher à collaborer ou à trouver des compromis avec la source des critiques, mais plutôt à la confronter ou bien à fuir la discussion [88Bar]. Ensuite, les personnes ayant subi cette forme de critique ont témoigné avoir revu à la baisse leurs objectifs initiaux, et diminué leur niveau d'engagement suite à une perte de motivation [88Bar]. Ce dernier point est confirmé davantage par une étude conduite par le professeur en psychologie Robert J. Vallerand [84Val].

Par conséquent, critiquer un coéquipier sans y mettre la forme ou le fond diminuera non seulement son niveau individuel, puisque la tension le conduira à la prise de mauvaises décisions et qu’il fera moins d’efforts, mais également le niveau de l'équipe, puisque les futures communications s'en trouveront compromises.

Malheureusement, la critique destructive est tellement courante dans les jeux vidéo que les joueurs se retrouvent en permanence sur la défensive. Il est donc recommandé de s'abstenir complètement de toute forme évidente de critique destinées à des inconnus. Ceci n’empêche aucunement d’obtenir des choses de ses coéquipiers : il suffit de se concentrer sur le futur et sur le positif, et non pas sur le passé et le négatif. C’est-à- dire que plutôt que de faire remarquer à un coéquipier ce qu’il n’aurait pas dû faire, il suffit de lui suggérer quelque chose qu’il pourrait faire pour les événements à venir.

S’il vient d’être développé en quoi un comportement inapproprié va impacter négativement ses chances de victoire, faire preuve d’intelligence émotionnelle, au contraire, a des répercussions bénéfiques sur les performances de ses coéquipiers et permet d’obtenir toute leur attention.

Pour commencer, un retour positif fait à un coéquipier aura tendance à augmenter sa motivation et son envie de bien faire [84Val]. Une étude menée par le professeur en sociologie Jerry Neapolitan [88Nea] démontre que des compliments tireront particulièrement vers le haut les performances de celui qui les reçoit s'il les perçoit comme étant directement liés à la qualité de ses actions, et non pas à la sensibilité du flatteur. Par exemple, il vaudra mieux dire à un joueur "tu as bien utilisé tes ressources sur cet engagement" que "je trouve que tu es un bon joueur".

Ensuite, savoir faire preuve d'empathie envers ses coéquipiers est fortement susceptible d'augmenter nos chances de victoire, et donc notre niveau de jeu de manière générale. En effet, apporter son soutien moral à ses coéquipiers lorsqu'ils traversent une mauvaise passe peut leur donner la force et la motivation de se reprendre. Ceci est d'autant plus vrai que ce genre de contributions positives est rare dans les jeux vidéo.

D'autre part, faire preuve d'empathie augmentera notre influence sur les choix stratégiques de notre équipe. C'est ce que dévoile l'étude sociologique de Janet B. Kellett et al. [02Kel] menée sur 168 adultes de 25 ans en moyenne répartis 3 par 3. Il est démontré que dans ce genre de petits groupes d'individus, faire preuve de qualités humaines via l'empathie est d'importance égale à une démonstration d'intelligence pour être perçu par les autres comme un leader. Ce que cela implique est que vos coéquipiers auront autant tendance à vous écouter et suivre vos directives si vous les impressionnez par votre niveau de jeu que si vous démontrez vos qualités humaines par le biais de l'empathie. Cette considération est d'autant plus intéressante que les joueurs se plaignent fréquemment du fait de ne pas être écoutés lorsqu'ils se lancent dans une partie avec des inconnus dont ils doivent gagner le respect en un temps limité. En pratique, il ne faut parfois pas beaucoup plus qu'un "bien essayé", ou un "ce n’est pas grave, tu feras mieux la prochaine fois" après une tentative infructueuse d'un coéquipier.

En conclusion, la façon dont nous interagissons avec nos coéquipiers est une part déterminante de notre potentielle future victoire ou défaite. Il est paradoxal de constater que de nombreux joueurs de DotA normaliseront les conduites antisportives comme le chambrage sous prétexte qu'elles font partie intégrante du jeu, alors même que la majorité d'entre eux semblent à peine avoir conscience de l'importance de la dimension humaine au sein de leur propre équipe.

Ainsi, une majorité des joueurs de DotA ne seront pas sensibilisés sur cet aspect, ou bien ne disposeront tout simplement pas de l'intelligence émotionnelle nécessaire pour s'élever de cette manière. Ceci peut être vu comme une chance, puisqu'il est alors relativement aisé de se démarquer à ce niveau. Afin de ne pas se laisser distraire et démotiver par ces joueurs ou bien par ceux qui laissent déborder leur égo, il est recommandé de bloquer leurs communications dès lors qu'un comportement toxique ou nous impactant négativement a été détecté. Au même titre, il est conseillé de bloquer les communications des adversaires qui ne nous apportent malheureusement rarement plus que de la distraction et des pertes d'énergie.

Pour finir, il est noté qu'un très clair parallèle peut être fait entre le développement de l'intelligence émotionnelle et les éléments discutés dans cette section. Ceci est notamment appuyé par une étude des chercheurs en psychologie Slaski et Cartwright [03Sla] qui souhaitaient améliorer l’intelligence émotionnelle de managers afin d’en mesurer les bénéfices sur leur travail. Pour ce faire, les psychologues se sont principalement concentrés sur l’apprentissage de techniques visant à leur permettre de mieux réguler leurs émotions, d’identifier celles des autres, et de bien comprendre l'impact de leur comportement sur les autres. Ainsi, il est suggéré que travailler sur ses interactions avec ses coéquipiers est un entrainement accessible permettant d'améliorer par soi-même son intelligence émotionnelle.


Conclusions quant à la dimension humaine


En conclusion, souhaiter s’améliorer mécaniquement et sur le plan stratégique sans se soucier de toute la dimension humaine et sociale du jeu, c’est comme souhaiter apprendre l’art de la dégustation en se privant de l’odorat. Il est proposé au lecteur de faire l’expérience de boire du thé ou du café en se bouchant le nez [04Ste] : c’est le « goût » qu’a DotA privé de sa dimension collective.

En effet, DotA est, comme toutes les activités collectives et compétitives, multidimensionnel : les joueurs peuvent briller par leurs connaissances tactiques, leurs aptitudes mécaniques, ou bien leur intelligence émotionnelle. Ce n’est qu’en travaillant sur tous ces tableaux que le joueur pourra pleinement se réaliser. Sous-estimer la dimension collective va donc clairement à l’encontre de cet élément de définition du self-coaching, en plus d’inhiber le perfectionnement personnel et de nuire à l’établissement d’un plan d’action optimal.

Pour mieux illustrer la mentalité qu’un joueur désireux de progresser devrait viser, en voici un exemple concret : lorsqu'un joueur qui a atteint une mentalité adaptée constate une erreur d'un coéquipier qui compromet ses chances de victoires, son premier réflexe n'est pas de relâcher sur lui toute sa frustration. Au contraire, il essayer de la contenir et de s'efforcer à faire preuve de positivité par le biais d'encouragements et de directives constructives portées sur la suite de la partie. Il ne fait aucun doute que comparé à quelqu'un qui ne mesure pas l'impact de la dimension humaine dans un jeu intrinsèquement collectif, un tel joueur sera bien plus écouté par ses pairs et se démarquera nettement de ceux possédant pourtant le même bagage mécanique et stratégique.

Que les choses soient claires : un joueur qui se montre incapable de collaborer dans le jeu avec des inconnus ne deviendra pas subitement un coéquipier remarquable en jouant avec des connaissances. Tout comme les compétences mécaniques et tactiques, les compétences humaines se travaillent et demandent d’autant plus d’effort et de rigueur. Développer ces aptitudes est crucial pour améliorer ses performances dans un environnement compétitif de travail en équipe. Ceci est d'autant plus important que de toutes celles qu'on peut apprendre dans les jeux vidéo, ce sont de loin les aptitudes que le joueur pourra le plus valoriser dans sa vie professionnelle.

Néanmoins, avant de clore le sujet il est important de noter qu’il est tout à fait normal que, selon la personnalité des joueurs, tous ne soient pas enthousiasmés par la dimension collective de DotA. Dans ce cas, des activités compétitives individuelles peuvent alors être bien plus adaptées. Il est notamment suggéré aux amateurs de DotA réalisant se trouver dans cette situation de considérer Warcraft III, qui va connaître un regain de popularité avec la version Reforged, et dont les mécaniques sont très similaires bien que plus exigeantes.


Lire la suite : Part 4 - Conclusion générale